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La liberté de pensée à l'Université

La liberté académique, responsabilité et gouvernance scientifiques

19, 20 et 21 février 2019, UQAM, DS-1950

 

Ce colloque a pour principal objectif de proposer une réflexion critique interdisciplinaire sur le rôle et la place de la liberté académique dans la recherche scientifique actuelle. Il contribuera à renforcer le travail collaboratif entre les sciences humaines et sociales et d’autres sciences concernées par cette problématique. Ce travail est d’autant plus urgent que de plus en plus de contraintes structurelles semblent peser sur la responsabilité et sur la gouvernance scientifiques. Avec la montée effrayante de phénomènes tels que la financiarisation de la reconnaissance académique, la gestionnarisation budgétaire et le réductionnisme managérial qui guettent et parfois guident les recherches académiques, bien des questions éthiques se posent et doivent être discutées. À l’ère de la gouvernance algorithmique, le principe d’autonomie individuelle du ou de la chercheur.e s’en trouve par exemple remis en question par certain.e.s. Outre le questionnement de son autonomie personnelle, se retrouvent aussi mis à épreuve sa responsabilité individuelle et collective, sa reconnaissance individuelle et collective, son éthique personnelle et professionnelle. Autant d’inquiétudes mettant en branle les certitudes et bonnes pratiques académiques, tout en ouvrant des espaces discursifs, des questionnements philosophiques et éthiques; en générant des interrogations sociales et sociologiques, épistémologiques et politiques. Aux origines de ces questions et ruptures introduites dans le monde de la recherche, on a pu observer des tendances interprétatives diverses et des lectures complémentaires de ce droit que serait devenu la liberté académique. Essentielle à l’esprit et au développement scientifiques, elle fera l’objet d’une remise en perspective au regard de la responsabilité et de la gouvernance scientifiques. Pour ce faire, une analyse contextuelle et conceptuelle de cette notion nous permettra, dans l’élan impulsé par Gaston Bachelard, de comprendre notamment en quoi et pourquoi l’esprit scientifique gagne à se former en se réformant.

 

Un contexte interprétatif divisé, mais doublement structurant

Parler de liberté académique, en souhaiter davantage dans le monde de la recherche, plus encore la revendiquer, apparaît à certain.e.s comme une tentative désespérée, voire vaine, de postuler, chercher à assurer, à protéger, à sécuriser et à garantir la libre pensée dans la recherche académique. Parce qu’elle serait en effet de plus en plus orientée, politisée et marchandisée, les plus sceptiques de ceux-là ne voient dans la liberté académique qu’une impossibilité. Elle ne serait alors que fiction, invention et illusion. Tour à tour taxée de mythe, mascarade, trompe-l’œil, faux-semblant, contradiction dans les termes, oxymoron, antiphrase, la liberté académique est pour le moins dérangeante. Un dérangement qui peut néanmoins être l’occasion d’un certain dépassement, puisque cette notion nous pousse à questionner ce que nous croyions jusqu’ici être des vérités fondamentales, des vérités qui, jadis, étaient dites « éternelles ». Cela dit, la discontinuité des épistémès, le changement et la révolution des paradigmes scientifiques et l’historicité des savoirs collectifs sont alors autant d’invitations à détourner au moins quelques instants le regard de la lorgnette des partisans de l’interprétation antithétique de la liberté académique. En effet, on peut gagner à dépasser cette vision pessimiste, en ouvrant notre regard sur la perspective inverse de chercheur.e.s qui y voient, tout au contraire, une répétition inutile dans les termes, un pléonasme; puisque la recherche académique serait nécessairement libre et devrait nécessairement le rester pour être digne de ce nom. Ainsi les plus optimistes de cette thèse s’autorisent à penser, à arraisonner et à problématiser la liberté académique comme une sorte de liberté fondamentale, un droit inaliénable; mais un droit menacé au point que, sans lui, la recherche universitaire perdrait en crédibilité éthique et en dignité humaine. Dans cette perspective, la liberté académique serait la condition sine qua non pour que les recherches demeurent saines et diversifiées et pour qu’elles soient d’autant plus utiles qu’elles sont et restent désintéressées et équitables entre les milieux impliqués.

 

Une notion rétive, intransitive et agoniste

Dans les deux cas, la liberté académique constitue un point d’achoppement fondamental à la volonté de savoir guidant l’ensemble des acteurs et actrices de la recherche scientifique de façon large. Mais en aucun cas, elle ne laisse indifférent, ni ses opposants-détracteurs, ni ses fervents et partisans-défenseurs. Cette notion se caractérise alors par le fait que son utilité analytique tient pour beaucoup à son indécision conceptuelle. En ce sens, elle peut être considérée comme une notion rétive. Sa rétivité tenant à la richesse de la complexité constitutive de cette notion, elle peut aussi se caractériser par une incitation réciproque et une lutte entre ses interprètes opposants et partisans, c’est-à-dire par son intransitivité. Ce deuxième caractère peut lui être attribué du fait qu’il s’agit moins d’une opposition terme à terme qui les « bloque » les uns en face des autres (en référence au mot de Foucault sur le caractère inséparable de la relation de pouvoir et de l’insoumission de la liberté; 1984 : 315) que d’un rapport de « provocation permanente » entre opposants et partisans de la liberté académique. Cela en fait enfin une notion agonistique, puisqu’il s’agit moins d’un antagonisme, d’une opposition entre les effets de certaines notions heuristiques associées à cette notion cardinale, que d’un affrontement-rapprochement, c’est-à-dire un agonisme, entre elles. Par ces trois caractéristiques propres à la notion de liberté académique (rétive, intransitive, agoniste), des caractéristiques scientifiques ici détaillées et corrélées, on peut comprendre toute l’importance de la protection de ce principe, afin de préserver la pensée scientifique elle-même de tout éventuel emprisonnement dans des certitudes et des vérités éternelles. En d’autres termes, pour rester scientifique, la science doit alors penser au sens philosophique du terme, c’est-à-dire se repenser et se faire objecteur de ses propres thèses et conditions de vérité. Mais qu’en disent les philosophes et historiens des sciences? Dans quelle mesure ont-ils pu saisir et ouvrir d’autres espaces de liberté théorique et réflexive? Est-ce à dire que la liberté académique ne tient pour autant qu’à l’indépendance d’esprit (qui le principe de précaution garantirait), à l’éloignement des structures de pouvoir, à l’évitement des conséquences du financement sur la recherche et à la distanciation vis-à-vis de discours dominants académiques au service d’un positivisme hégémonique selon certain.e.s, tel que celui des « données probantes »?

https://www.ledevoir.com/societe/education/526655/scientifiques-en-quete-de-liberte

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Scientifiques en quête de liberté | Le Devoir

La couche d’ozone protectrice de la Terre guérit enfin La fessée peut laisser des séquelles à long terme «La prostitution est loin d’être un choix»

www.ledevoir.com

 

Voilà un ensemble de questions qui sont aux fondements du questionnement général de ce colloque collaboratif. Mais de quelle liberté parle-t-on ici, au juste? De la liberté de pensée et de choix théorique dans les sujets de recherche; d’une distanciation psychique souhaitable entre chercheur.e et objet d’étude au nom de l’objectivité scientifique et de la neutralité axiologique; d’une certaine apologie de la désobéissance académique, du refus d’une certaine régulation des publications, de résistance aux normes éditoriales ambiantes ou d’une recherche libre comprise comme recherche libérée de l’impératif et de l’urgence de publier dans des revues à haut facteur d’impact; des limites de la liberté d’expression et de circulation des idées, avec tous les acteurs de la société, médias inclus? Que penser de l’invention de nouvelles formes de liberté partenariale autres que subventionnaire, que penser de la variation des publications autres que celles qui sont davantage reconnues et de leurs conséquences réelles sur la vie des chercheur.e.s, que penser de l’idéal d’espaces « réels » de liberté pour les chercheur.e.s comme si, plus aisément qu’une autre, la liberté académique pouvait s’extraire du pouvoir en place? Refuser la régulation académique et le pouvoir institutionnel intériorisé suffit-il à « ne pas se laisser faire par le pouvoir », mais à « se faire soi par soi » (Foucault), pour se déprendre de la servitude volontaire dans la recherche? Faut-il être ou devenir un.e chercheur.e engagé.e pour renforcer et assurer sa liberté académique? Autant de questions qui donnent à repenser, derrière celle du rôle et de la place de la liberté académique dans la recherche aujourd’hui, des idéaux, des utopies, des idéologies et des représentations dominantes qui traversent la recherche universitaire; que ces questionnements soient formulés ou non, conscientisés et explicités ou non. Cela amène certain.e.s à penser avec raison que les universitaires auraient perdu le Nord et d’autres à dépeindre l’Université comme un bateau à la dérive. Mais que peut apporter la philosophie pour outiller individuellement et pour contribuer collectivement à contrer ces tendances? Qu’ont pu notamment apporter la philosophie et la sociologie des sciences?

Philosophie/Sociologie des sciences

Nous ne saurions ici faire le tour des contributions philosophiques et sociologiques autour de la liberté académique, du rapport entre pouvoir et liberté, entre pouvoir et savoir, entre savoir et pouvoir, entre réflexivité et résistance, etc. Plusieurs de ces contributions restent néanmoins marquantes quant au rôle particulier de la philosophie et de la sociologie pour repenser, arraisonner et problématiser la liberté académique dans le monde contemporain. Questionner la place et le rôle de la liberté académique dans la recherche contemporaine amène en effet à questionner la place et le rôle de ces disciplines (philosophie/sociologie) elles-mêmes dans le développement de l’esprit scientifique. En ce sens, il s’agira moins ici de reprendre les grandes lignes de ces contributions remarquables au questionnement de la liberté académique que de montrer leur apport essentiel à l’approfondissement de la démarche scientifique, à leur prise en compte d’enjeux tant de la science que de la société d’aujourd’hui et de demain. Il en va notamment d’un éclairage complémentaire pour une meilleure compréhension des enjeux du financement de la recherche libre au Québec et au Canada, du soutien du développement d’outils éthiques dans la recherche académique, de l’encadrement équitable de l’ensemble des auteur.e.s d’une recherche (professeur.e.s, chargé.e.s de cours, étudiant.e.s). En effet, autant un questionnement éthique s’avère plus que nécessaire quant à la marchandisation et la politisation des savoirs (le réductionnisme managérial et la gestionnarisation budgétaire guettant les recherches académiques), autant le financement des recherches universitaires ne doit pas être démonisé d’emblée puisqu’il permet également de les réaliser sans nécessairement les corrompre. Mais comment faire en sorte que l’on s’intéresse d’abord au contenu des recherches subventionnées plutôt qu’à la nature et au budget de la subvention obtenue? Qu’on se souvienne notamment ici particulièrement du propos tenu par Susan Haack, dans son Manifesto of a passionnate moderate : « Je me souviens d’un titre dans le journal de l’Université de Warwick, qui disait : "Succès majeur dans le domaine de la recherche en physique à Warwick"; le texte ne parlait pas d’une percée accomplie par nos physiciens, mais des fonds alloués à leur recherche ». Dans quelle mesure cette anecdote traduit-elle la diversité des annonces de résultats de concours de financement des recherches, et dans quelle mesure peut-elle être représentative de la diversité promotionnelle de ces résultats pour d’autres sciences, comme les sciences humaines et sociales? Est-ce à dire pour autant que la volonté de « faire la nouvelle » et de « faire sensation » (en projetant d’abord le budget des fonds alloués à des recherches subventionnées, plutôt qu’en priorisant l’originalité savante et l’importance sociale et scientifique des retombées de ces recherches) ait pris le dessus?

Autant la gestionnarisation budgétaire et le réductionnisme managérial se sont immiscés à plusieurs égards dans la production de recherches académiques, nous l’avons vu, autant les opérations marketing reliées à l’annonce de certaines recherches ne nous semblent pas pouvoir remplacer ou complètement occulter la nature des travaux scientifiques en vogue, même les plus financés et souvent les plus visibles d’entre eux. Il serait en effet tout aussi sensationnaliste de conclure trop hâtivement à la subsomption entre la pensée scientifique et le discours subventionnaire, à sa subordination ou à son assujettissement à ce discours; ce qui validerait l’hypothèse de l’ordre du discours gestionnaire : un discours managérial dominant, confisqué par les gestionnaires, en mal de production de savoirs catalyseurs de la croissance économique, de recherches nécessairement commercialisables et de capital humain assurément flexible. Plutôt que de conclure à la mise au service de la croissance de l’économie du système scientifique (entendu comme recherche et développement), ne pourrait-on pas repenser la gestion comme outil de réorganisation et de co-construction du lien (social) plus que du bien (économique)? Mais dans quelle mesure pourrions-nous ici et par ailleurs contribuer à ce que la gestion devienne plutôt un instrument mélioratif de l’organisation et de la construction d’un monde commun; un monde dans lequel le lien importerait plus que le bien (De Gaulejac, 2005), une éthique de la coopération (Sennett, 2014)?

Savoirs partagés, savoirs situés, savoirs politisés

En contribuant à inféoder la pensée scientifique du modèle dominant de l’économie du savoir, lui-même lié à la globalisation marchande, il s’agit non seulement de proposer de repenser un autre avenir et destin que l’idéologie gestionnaire pour la pensée scientifique, mais aussi de chercher à nous soustraire de ce qui peut ressembler à de l’accoutumance généralisée, voire à de l’apathie quasi-consentie à cette idéologie gestionnaire, prégnante des sociétés contemporaines (dites « malades de gestion », De Gaulejac, 2005). Il s’agit en effet de proposer ici de repenser les libertés académique et universitaire sous l’angle d’une économie plus solidaire des savoirs, c’est-à-dire sous l’angle de la responsabilité et de la gouvernance scientifiques mises au service du bien commun. Cet angle humaniste et sociale est notamment celui de la coopération scientifique guidée par les impératifs de la réflexivité interdisciplinaire et de l’égalité des intelligences, de l’interdisciplinarisation et de l’interpénétration des savoirs dans la perspective - critique - de l’épistémologie des savoirs situés. Rappelons brièvement ses origines et ses fondements, ses objectifs et ses retombées principales; puisqu’il s’agit d’un axe théorique essentiel à la problématisation de la liberté académique, de par les sous-dimensions que cette épistémologie implique : la position située du ou de la chercheure, etc.

D’abord il faut rappeler que l’épistémologie des savoirs situés est notamment issue de l’influence des Cultural Studies, qui ont déplacé le regard des sciences sociales vers les marges et vers les cultures dites « minoritaires ». Par ce mouvement de décentration vis-à-vis des discours dominants du monde occidental, par la reconnaissance de l’influence du contexte (notamment des conditions sociales et politiques, matérielles et idéologiques) sur la production d’un énoncé scientifique, c’est l’étude même des sciences exactes qui s’en trouve transformée. Bruno Latour, Émily Martin et Evelyn Fox-Keller, Dominique Pestre et Elsa Dorlin, David Bloor et Harry Collins, ont particulièrement théorisé sur le point de vue situé, sur la production d’un point de vue à partir d’une situation vécue. La critique de l’objectivité scientifique et du point de vue des dominants a donc contribué à l’émergence et au développement de la théorie des savoirs situés. Historiquement parlant, c’est encore souvent oublié ou passé sous silence, le concept de situation avait déjà été repensé et passé au peigne fin par certain.e.s théoricien.ne.s existentialistes, critiques de certaines utopies scientistes et idéalistes. Ainsi la philosophe de l’oppression sociale des femmes, Simone de Beauvoir, a notamment permis de distinguer une « réalité attendue » d’une « réalité admise », les « faits signifiés » des « faits exacts », ce qui est posé de ce qui est donné, ce qui est construit de ce qui existe, ou, pour le dire plus communément, l’abstrait du concret. Posant l’idée d’une égalité abstraite en l’opposant à celle d’inégalité concrète, elle a contribué significativement à conscientiser et réaliser l’influence possible de la situation vécue sur la formation du point de vue scientifique abordé, quel qu’il soit : par exemple le point de vue de la psychanalyse par exemple, qui se voulait scientifique et qui a constitué le point de départ théorique de l’élaboration et de l’écriture du Deuxième sexe. En contribuant à un certain décentrement du point de vue majoritaire de l’époque de l’après-guerre (un point de vue s’avérant plus scientiste que scientifique pour certain.e.s), cette critique du point de vue de la psychanalyse sur les femmes a non seulement permis de mesurer le poids de certaines conditions et de la construction sociale du savoir élaboré sur les femmes (notamment les conditions sociales, politiques, matérielles et idéologiques de production du savoir scientifique sur les femmes et sur le féminin), mais, d’un point de vue épistémologique critique, de contribuer également à mieux saisir dans la réflexivité et la réflexion scientifiques le rôle et la place du premier moteur des théorisations induites : l’importance du point de vue situé et de la situation vécue par le sujet qui théorise et par celui qui fait l’objet de théorisation. Intégrer la personne à son sujet d’étude, appliquer les outils de l’analyse à son propre travail ou à sa propre réflexion, avait donc été proposé et mis en branle avant que la socio-anthropologie n’en fasse une démarche méthodologique à proprement parler. Cela dit, la critique de l’objectivité scientifique au nom du point de vue d’acteurs sociaux, de figures et de cultures autres que celles des figures culturelles dominantes n’empêche pas de partager les savoirs, même s’ils sont toujours déjà situés et souvent en proie à être politisés, à devenir sujet des rapports de pouvoir et de domination.

S’agissant de la politisation des savoirs, du capital électoral qu’ils peuvent représenter et d’illusions de toute-puissance que les savoirs politiques peuvent générer, nous ne pensons pas pouvoir faire ici l’économie de l’idée foucaldienne de savoir-pouvoir et, dans le cadre conceptuel qui est le nôtre, du sujet scientifique : du penseur scientifique repensé comme personne et comme sujet, c’est-à-dire du sujet scientifique à la fois sujet du pouvoir et sujet de pouvoir. Partant de Foucault, de l’idée de production de savoir par le pouvoir (le pouvoir produit du savoir plus qu’en le favorisant parce qu’il le sert ou en l’appliquant parce qu’il est utile, selon Foucault, 1975, p. 36-38*), il s’agira de questionner l’idée du désintéressant du savoir et de neutralité axiologique défendues par Max Weber. Invités il y a environ 40 ans à rompre avec la tradition selon laquelle le savoir et le savant ne peuvent advenir que dans le renoncement au pouvoir, notamment à ses intérêts, nous interrogeons pourtant peu, insuffisamment, la présumée neutralité du savoir vis-à-vis des rapports de pouvoir, qu’il soit politique ou commercial (Darier, 2007). En effet, plus de quatre décennies après Surveiller et punir, bien que le biopouvoir soit devenu un concept opératoire par-delà ses usages en sciences humaines et sociales, il semble peu mobilisé dans la critique actuelle des recherches et des chercheur.e.s qui sont sous influence des groupes d’intérêts industriels. Qu’on pense par exemple ici aux Monsanto Papers et aux autres recherches dont la neutralité axiologique est compromise, contestable et contestée. Car la pression de ces groupes sur l’éthique de la recherche scientifique, sur l’autonomie de la science versus les considérations économiques, politiques ou idéologiques, poussent proportionnellement à critiquer les analyses revendiquant leur objectivité pour justifier de cette autonomisation.

Seulement cette capacité de la science de ne pas se soumettre à d’autres impératifs (extra-scientifiques) pouvant être interprétée comme une soumission, une hétéronomisation, ne devons-nous pas également interroger l’actualité des considérations épistémologiques de certains sociologues et des philosophes défendant l’autonomie de la science? En effet, les volontés politiques et économiques enjoignant - dans leurs spécificités respectives – plus que jamais les communautés scientifiques de répondre à ces impératifs, il faut redoubler de vigilance, à la fois distinguer cette perte d’autonomie de la science d’une injonction sociétale sur la science, en cherchant à mieux comprendre les origines, les motivations et les intérêts de prise en compte « volontaire » des demandes sociales et économiques par les chercheur.e.s. Les contempteurs de cette adaptation soudaine et consentie du monde scientifique ne font pas toujours la différence entre ces forces agissantes diverses (selon qu’il s’agit d’exigences économiques, d’influences idéologiques, de volontés politiques), mais certains défenseurs de l’autonomie de la science confondent également parfois cette dernière avec celle des chercheur.e.s sans distinguer l’angle individuel de celui du groupe et des structures de recherche. Ainsi la nature et le degré d’implication des chercheur.e.s dans ces rapports de pouvoir, leurs responsabilités individuelles et collectives en jeu dans leur réponse à ces volontés, à leurs intérêts réels et supposés à soutenir le développement scientifique, sont autant de perspectives critiques de l’éthique de l’autonomie scientifique aujourd’hui. Elles constituent de possibles angles d’intervention et de contribution à cette réflexion interdisciplinaire et épistémologique critique des sciences dans leur ensemble. Il s’agit d’une des passerelles de rapprochement éthique possible entre sciences humaines et sociales, sciences pures et appliquées, sciences de la santé, sciences de la terre-nature-vie, sciences dites « dures » en opposition à ce que seraient des sciences « molles »; sciences dont il appert que les problématiques éthiques sont parfois plus communes qu’il ne peut le sembler.

Outre ces perspectives éthiques et critiques, des problématiques lancinantes qui traversent particulièrement l’histoire, la sociologie et la philosophie des sciences, pourront aussi être ré-envisagées et éclairées à la lumière de questions, de problématiques et d’enjeux actuels significatifs pour la triade conceptuelle liberté académique, responsabilité et gouvernance scientifiques. On peut penser à de grandes questions théoriques et pratiques, éthiques et sociales, ainsi qu’à des problématiques intersectionnelles (à la croisée de milieux qui ne sont pas toujours concertés, bien qu’ils soient tous concernés ou à des problématiques qui traversent plusieurs milieux disciplines académiques) ou encore à des priorités mondiales et nationales actuelles : environnementales, technologiques, bioéthiques, épigénétiques, génétiques, etc. Un ensemble de questions, de problématiques et de situations qui peuvent contribuer à apporter un nouvel éclairage, à faire avancer les connaissances, à les partager et à les transférer à des milieux partenaires, à mieux faire connaître les bonnes pratiques et les pratiques encourageantes. Un ensemble de réponses, de critiques et d’outils pouvant contribuer à pallier à un certain désœuvrement, désinvestissement et découragement face à ce qui n’a de cesse de hanter et de travailler notre imaginaire technoscientifique, social et environnemental contemporain.

Trois grands axes thématiques de réflexion critique

En premier lieu, on peut penser aux relations entre science et conscience, et d’abord à la responsabilité réflexive de la technoscience, à l’inquiétude et à la prudence éthiques que le développement technoscientifique amène, implique et impose. On peut aussi penser à la présomption éthique associée à tout développement scientifique et la montée en flèche de la conscience des inquiétudes reliées aux activités et aux usages (techno)scientifiques. À la certitude d’innocence du développement scientifique et au camouflage éventuel de la recherche : camoufler le projet de maîtrise par le noble souci de connaître; savoir-pouvoir de la science et incertitudes citoyennes de la conscience et de la compréhension humaines (savoir-pouvoir scientifique et responsabilité-savoir citoyen.ne). À partir de là, comment pouvons-nous induire une responsabilité réflexive de la techno-science devant la société d’aujourd’hui? Est-ce à dire pour autant que les règlements et les structures entourant les responsabilités de projets collectifs feignent nécessairement d’honorer la loi pour mieux s’autoriser à négliger la morale? Loin d’entériner ici l’hypothèse systématiste érigeant en un destin aliénant la volonté de savoir citoyenne à l’égard du développement scientifique, nous souhaitons plutôt ici amener les panélistes à reconsidérer et à repenser critiquement - par-delà certains faux-semblants légalistes de projets scientifiques souvent présentés comme étant des progrès nécessaires et des pas obligés - les circonvolutions historiques marquant l’évolution de l’évaluation de la responsabilité scientifique d’hier à aujourd’hui (dans ses grandes lignes).

En second lieu, face aux questions et aux enjeux soulevés par les rapports entre science et conscience d’une part, entre responsabilité et historicité d’autre part, étant confrontés à une mutation de la figure du savant d’autrefois à celle du chercheur d’aujourd’hui, nous pourrions alors nous pencher sur certaines diminutions supposées - et réelles - de son implication responsable et de son champ de compétence comme tel. D’aucuns ont parlé de démesure spécifique de l’agir humain et de fragilité de l’homme de la technique (Paul Ricoeur), d’autres ont développé une heuristique de la peur (Hans Jonas), d’autres encore (Albert Jacquard) ont tenté de comprendre la nouvelle figure du « chercheur-mutant » qui pris entre les pôles du savant pervers (Frankenstein) et le savant naïf (Cosinus), figure de ce que serait la « bonne conscience » (opposé à celle du un savant pervers déshumanisant, navrant et désolant, que serait celui de la science-fiction). Par un raisonnement inductif et par le déploiement d’arguments d’autorité, Jacquard nous amène à nous demander quelles sont les conséquences d’une science qui agirait sans conscience et partant quelles seraient ses conséquences pour l’humanité et pour la planète. Mais, sans conséquentialisme hâtif, ni sous-estimation de cette problématique, on peut se demander de quels moyens et de quelles ressources nous disposerions pour éventuellement devoir contrer ces éventualités. Comment pourrions-nous échapper à cette finitude si nous n’avions plus d’ailleurs, étant donné la disparition du patrimoine commun de l’humanité, des biens non-renouvelables? Face à l’ensemble des conséquences irréversibles de nos actes qui dépassent ce que notre environnement peut supporter, il est urgent que nos actes soient collectivement débattus et choisis. Derrière la volonté de réussite individuelle ou nationale, il faudrait également penser à la performance environnementale, collective et sociale. Ainsi, agir localement en pensant aussi globalement, c’est inciter à repenser avec plus de prudence, de précaution et de responsabilité les rapports étroits entre la terre, l’humanité et le vivre-ensemble.

Outre l’importance de ces enjeux éthiques (pas de science sans conscience, ni de projet scientifique acceptable sans adoption d’une conduite politique sinon exemplaire, à tout le moins écoresponsable), particulièrement en cette période phare de transition écologique qu’on cherche à accélérer (par la recentralisation de la gouvernance écologique et par la dépolarisation entre énergie et écologie), la sensibilisation environnementale peut gagner à conjuguer plus et autrement pédagogie et technologie: par exemple, en renforçant par le soutien des sciences de la communication et la popularité des médias sociaux, l’éducation populaire, ainsi que la démocratisation de la culture scientifique. Aussi la multiplication des usages et produits du journalisme scientifique, comme outil de transformation sociale et de responsabilisation des individus et des sociétés, peut contribuer à renforcer l’idéal citoyen d’acceptabilité sociale et environnementale de projets scientifiques. À l’heure de l’émergence de questionnements critiques visant à systématiser et à légaliser les recours contre les gouvernements pour des cas de négligence de responsabilité environnementale, certains se demandent si nous sommes vraiment dans l’économie du savoir autant qu’on nous le dit/répète et si, au contraire, nous ne ferions pas plutôt malgré nous l’économie du savoir; comme si l’impératif de retour sur investissement (coûts-bénéfices) ne dictait pas aussi cette économie, faisant ainsi en sorte qu’on cherche à économiser beaucoup (et sans doute trop) sur ce qu’on investit dans le savoir ("Les années lumière", 26/08/2018). Enfin l’éveil et le développement d’une conscience éthique de la science, d’une réflexion plus aiguisée sur les usages technoscientifiques potentiellement dangereux pour l’être humain, constitue non seulement un volet éducatif contributif à une meilleure compréhension des politiques scientifiques; mais cette approche réflexive peut aussi nécessiter une formation académique, qui pourrait être inspirée des pédagogies actives (approche/apprentissage par problème/projet), afin de garder une veille scientifique optimale sur ces développements technoscientifiques. Cette veille critique pourrait également servir à mieux conscientiser les responsables scientifiques à l’enjeu des intérêts nationaux et du respect des principes éthiques de précaution et de partage de données dans la lutte contre les virus mondiaux, par exemple.

Par-delà la précaution éthique nécessaire au développement technoscientifique, nous nous intéresserons enfin à de grandes questions entourant la responsabilité et la gouvernance scientifiques : deux enjeux très porteurs pour la liberté académique, qui peut à son tour favoriser leur coexistence et qui peut venir, en retour, légitimer leur coappartenance. En contribuant à l’harmonisation de la responsabilité et de la gouvernance scientifiques, la liberté académique constitue plus qu’un enjeu contextuel et un contexte favorable à leur recherche ou à leur éventuelle atteinte. La liberté de pensée - et celle de penser la liberté académique elle-même - traduit en effet la jouissance d’exercer une liberté fondamentale, l’exercice d’un droit humain inaliénable, qui s’avère pourtant menacé par divers intérêts souvent cachés (mercantiles, stratégiques, etc.); des intérêts en jeu dans le développement technoscientifique (un développement souvent justifié au nom d’un soi-disant mieux-être collectif, au nom de l’amélioration générale de la condition humaine). Il va sans dire que l’exercice de ce droit (à la liberté académique) implique en amont des conditions et des facteurs favorables prédisposant à une pratique réfléchie de la liberté. Faisant apparaître des comportements libres et raisonnés comme relevant du simple réflexe plutôt que de la réflexion même, par son examen de l’épistémè, Foucault (1966, 1968) dévoilait déjà les déterminismes qui commandent nombre de nos idées et de nos actions. Cette incitation à l’exercice d’une pratique réfléchie de la liberté, cette invitation aujourd’hui à devenir plus responsable par l’usage de sa liberté (éco)citoyenne (liberté écoresponsable), ne verse pas dans la bien-pensance, voire dans la confusion entre les versants savant et politique, pour autant que l’on se penche un instant sur les conséquences collectives des responsabilités individuelles et citoyennes non-exercées.

Cela dit, faut-il pour autant chercher à conjuguer la transition écologique avec l’auxiliaire être plutôt qu’avec l’auxiliaire avoir, par le bonheur d’être plutôt que par le désir d’avoir? Comment ne pas devenir éco-anxieux tout en demeurant écoresponsables, comment ne pas succomber aux tentations consuméristes dans un monde capitaliste qu’on critique par ailleurs, comment garder notre liberté critique et notre liberté académique dans un monde où la gouvernance et la responsabilité scientifiques sont sous influence? Ces paradoxes et ces tensions qui guettent l’individu contemporain peuvent néanmoins trouver un éclairage et un outillage théoriques, notamment grâce à des concepts tirés d’analyses critiques (tels que la gouvernementalité, l’épistémè, l’habitus, l’empreinte sociale, l’éco-citoyenneté, etc.). Est-ce à dire pour autant que nous soyons outillés de façon durable? Toujours est-il que face aux enjeux de carbo-neutralisation, à la volonté de réduire nos empreintes écologiques, il importe que nos jeunes soient de meilleurs éco-citoyen.ne.s que nous, que l’évolution dirigée/programmée des enzymes ou encore le repoussement des limites de notre propre espèce, soient, deviennent et demeurent sujets au principe de précaution éthique; qu’il y ait acceptabilité sociale et socio-environnementale de projets scientifiques par exemple.

Il appert qu’on ne puisse plus faire bien longtemps l’économie des savoirs à l’ère de l’économie du savoir, et partant que l’on doive développer des formations académiques plus propices à l’éveil et au développement de la conscience éthique (environnementale et médicale par exemple) face aux usages technoscientifiques potentiellement délétères. À l’ère des « coûts-bénéfices », est-ce à dire que nous cherchons trop à économiser sur le peu que nous investissons dans le savoir? Cela dit, les intérêts nationaux, les principes de précaution et de partage de données dans la lutte contre les virus mondiaux, nous obligent à rester vigilants, à maintenir une veille éthique continue tant sur la responsabilité que sur la gouvernance scientifiques, au nom de la liberté académique. Il en va du rétablissement d’une culture scientifique et du développement d’un journalisme scientifique étendus aux sciences de la communication, pour outiller les citoyen.ne.s face à une carence éthique et en sens social de certaines activités et développements scientifiques. Que l’on constate ici et ailleurs une certaine déresponsabilisation personnelle du chercheur, qui n’est bien sûr pas à l’abri de cette double carence, ne semble pas empêcher le journalisme scientifique de devenir plus que jamais avec les environnements numériques d’apprentissage, un outil de transformation sociale et de responsabilisation sociétale des individus et des sociétés.